"Un homme n'est jamais tout à fait mort tant qu'il y a quelqu'un pour prononcer son nom" Antoine de SAINT-EXUPÉRY

Il y a Cent Ans…

Juin 1917

- 5.06.1917. Italie : la 10e bataille d'Isonzo, commencée le 14 mai, s'achève sans succès pour les Italiens.
- 6. 06.1917. Paris, débat à la Chambre : «La paix n'est possible que si l'on obtient la restitution de l'Alsace-Lorraine. ››
- 7.06.1917. Début de la bataille des Flandres : attaque des charsanglais.
- ll.06.1917. Chine : dissolution du Parlement par le président Li.
- 12.06.1917. Grèce : le roi Constantin abdique sous la pression des Alliés. C'est son deuxième fils, Alexandre, qui lui succède.
- 12.06.1917. Grèce : E. Vénizélos revient au pouvoir comme président du Conseil et déclare la guerre à l“Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Bulgarie et à l'Empire ottoman.
- 15.06.1917. USA : loi sur l'espionnage. De lourdes sanctions seront infligées à ceux qui gênent les actions de guerre ou aident l'ennemi.
- 16.06.1917. Russie : ouverture du premier Congrès panrusse des soviets : Lénine y déclare que les bolcheviks visent à saisir seuls le pouvoir : c"est 'hilarité
générale dans la salle.
- 16.06.1917. Allemagne : épidémie devariole dans le Nord. On déplore 200 morts.
- 17.06.1917. Sortie du court métrage de Charlie Chaplin «l’Émigrant ››.
1-9. Grande-Bretagne : la Chambre des communes
accorde le droit de vote aux femmes de plus de 30 ans
(-› 9.12.l928).
-19.06.1917. Russie : constitution du premier bataillon de femmes engagées volontaires.
- 26.06.1917. Saint-Nazaire : les premières troupes américaines débarquent.
- 29.06.1917. Kiev : proclamation de la République autonome d`Ukraine par Vinnichenko et Simon Petlioura.

NAISSANCE
- 14.06.1917. Gilbert Prouteau, écrivain et cinéaste français.

Source : « Chroniques du XXème siècle – Larousse..

La tragédie de l'Isle

LA TRAGÉDIE DE L’ISLE.
(Événements postérieurs à la 1ère réédition de 1941)
__________

Pourquoi ces écrits ?

Parce que des 82 communes qui composent l’arrondissement de Ruffec , celle de Taizé- Aizie semble avoir plus particulièrement souffert du fait de la guerre.
Il est bon que les communes environnantes connaissent véritablement, et dans les détails,  les faits douloureux qui se sont passés dans cette journée du Lundi 28 Août 1944. Les connaître pour s’apitoyer sur le sort des malheureuses victimes, des morts pour les pleurer, des vivants pour les assister.
Et chacun, à la fin de cette courte lecture, pourra tirer lui-même la conclusion qui s’impose. Cela, a-t-on dit, ce n’est plus la guerre, c’est la barbarie.
Voilà dans quelles abominables aberrations peut descendre un peuple déchristianisé qui ne croit plus à la valeur de la morale chrétienne, ni même à la simple raison humaine, mais pour qui compte la seule force brutale des armes.

Lundi 28 août 1944

Comment partiront-ils? Au cours des quatre longues années d’une vexante occupation, c’est la question alarmante qui hantait tous les esprits.
Comment ils sont partis, ces quelques lignes vont vous le dire.

Le village de l’Isle.

L’Isle, appelé aussi l’Isle aux Moines, sans doute parce qu’autrefois les religieux du prieuré d’Aizie y possédaient quelques biens, était un coquet village situé sur la commune de Taizé-Aizie, à l’extrémité nord du département de la Charente. L’Isle, il faudra désormais écrire ce nom en lettres rouges, rouges du sang versé, rouges des incendies allumés.
Lorsque le voyageur quittait Ruffec en direction de Civray, aussitôt dépassé le village de Chauffour, un joli site se montrait à ses yeux – une petite Suisse, l’a-t-on appelé quelque fois. – Un paysage enchanteur, panorama de rêves, a dit le poète. L’Isle, en effet, étalait ses  maisons de part et d’autre de la route nationale de Ruffec à Civray.
Ses jardins pleins de fleurs, ses vergers pleins de fruits, dévalaient en pente douce vers la rivière la Charente. Un pont trapu comme tous les vieux ponts de pierre, d’une seule arche, aux soubassements énormes, démarquait les deux départements de la Charente et de la Vienne.
Ses habitants, au nombre de 28, étaient répartis en 6 maisons. Au moeurs paisibles, ils vivaient honorablement du fruit de leur travail; certains jouissaient d’une tranquille retraite.
Les faits

Les macabres renseignements ne manquent pas pour illustrer ce récit.
Voici les faits. Nous les exposons dans la plus grande brièveté et en toute simplicité. Ils se suffisent amplement à eux-mêmes. Tout commentaire serait superflu.
Le lundi matin 28 août 1944, au petit jour et au travers d’un brouillard très épais, un détachement allemand traverse Ruffec en direction de Civray. Il est précédé d’un peloton cycliste. Arrivé au village de l’Isle, le pont qui enjambe la Charente et sépare les deux départements avait été saboté. Alors l’inévitable devait se produire. Les premiers cyclistes s’arrêtent, ils font demi-tour et ils se ruent, terribles, sur le village innocent et encore endormi. C’est le réveil brutal des habitants. Personne ne peut rien emporter. Tous ne pensent qu’à s’enfuir.
Quelques personnes, des femmes, des enfants, cherchent à se cacher, terrés, pensant échapper au danger. Mais il leur faut sortir.
D’autres, parties, essaient de revenir, de sauver quelque chose. Force leur est de tout abandonner.
Et voici les deux victimes.
Charles Jolly, 76 ans, presque infirme. Comme ses jambes lui refusaient tout service, qu’il ne pouvait s’enfuir assez vite, brutalement, croit-on, il fut repoussé à l’intérieur de sa maison en flamme. Il y sera consumé vivant. Plusieurs jours après on retrouvera l’emplacement de son corps, près de son foyer, non loin d’une fenêtre. Et quand, aussi doucement que possible, on écartera les cendres, parmi les pierres calcinées, on réunira quelques ossements que deux mains d’enfant auraient pu contenir sans peine.
Les restes de Charles Jolly, déposés dans une caissette, ont été portés à l’église pour être ensuite ensevelis dans la tombe de famille, à côté de ses parents.
Charles Jolly était un vieillard.

La seconde victime, Maurice Ferron, n’était âgé que de 38 ans. Marié, il était père de trois enfants, un garçonnet de 13 ans et deux petites filles de 12 et 10 ans. Arrêté, il fut conduit de l’autre côté de la route, face à sa demeure, le long d’une haie. Sans aucune défense, il fut sauvagement fusillé. Et c’est là qu’on retrouvera son corps affreusement mutilé.
Le mercredi 30 août, après la cérémonie religieuse célébrée en l’église de Taizé-Aizie, son corps sera inhumé dans le cimetière communal. Après la cérémonie funèbre, près de la tombe ouverte, face au cercueil, recouvert à profusion de fleurs et de couronnes, M. Albert Lamit, maire, a prononcé une émouvante allocution.
Devant ces deux tombes, celle du vieillard, celle du jeune père de famille, comme alors nous nous sentions tous frères, nous nous sentions tous unis.
Et vous tous qui les pleurez encore, et qui gémissez sur tant de ruines accumulées, ayez confiance. Vos morts ne sont pas morts, non. Ils sont vivants, bien vivants, dans un autre monde, dans un monde meilleur. C’est ici le lieu de rappeler les beaux vers du poète:
“ Est-il vrai qu’ils aient perdu leur regard
“ Ces yeux. Non, non, cela n’est pas possible
“ Ils se sont tournés quelque part
“ Vers quelque chose d’invisible.”
Et de fait de leur éternité, car il y a une éternité, nos morts nous voient, ils veillent sur nous. Qu’ils veillent aussi sur ce pays pour lequel ils sont morts et qu’ils sauvent la France.
Et aujourd’hui que reste-t-il de ce qui était le village riant de l’Isle aux Moines? Rien. Tout a été abattu, fauché, dévasté par la fureur de l’ennemi.
En ce jour du 28 août, les familles errantes allaient sans savoir où elles pourraient trouver un asile. Il ne leur restait plus rien. Certaines savaient morts – et de quelle mort – ceux qu’elles avaient aimés. Menacées elles-mêmes, elles avaient vu incendier ou renverser la maison où s’étaient écoulés leurs meilleurs jours et où leurs ancêtres de génération en génération avaient vécu.
Elles avaient vu emporter ou briser jusqu’aux derniers vestiges de ce qui leur rappelait leur foyer et leur bonheur, ces simples objets “objets inanimés qui semblent avoir une âme” et auxquels on tient tant. Elles n’avaient plus rien. Tout leur avait été enlevé, au milieu de scènes, dont les yeux frappés d’épouvante, reverront toujours l’horreur. Pour ces familles “tout aujourd’hui n’est que cendres sur le sol noir et dans leur coeur.”

Et maintenant…

C’est l’heure de la justice…

Après cela pas n’est besoin de lire entre les lignes pour constater dans ce fait un oubli total de toutes “les considérations humanitaires”.
Les tragédies comme celles de l’Isle, se sont déroulées en une interminable série, revêtant les caractères les plus odieux, tant à cause de la nature des individus et des choses que de la manière dont ils furent exécutés. Ici, on se rend compte que c’est le crime organisé, la destruction, le mal pour le mal.
Et loin d’empêcher le meurtre et le pillage, les dirigeants, le commandant, les officiers y prennent part. Jamais le mot de Bossuet ne s’était mieux réalisé:” L’orgueil se tourne aisément en cruauté”.
Piller, incendier, violer, prendre des otages et les rendre responsables de violations du droit des gens, dont ils sont entièrement innocents, fusiller sans défense, tous ces méfaits dont l’autorité militaire doit nécessairement accepter la responsabilité, sont des violations manifeste de la loi des nations.
Tous ces actes constituent des fautes énormes et à certain point de vue, irréparables, mais qui ont des auteurs responsables. Ceux-ci devront à l’heure de la paix, sinon des réparations totales, qui semblent impossibles, du moins des dommages et intérêts. Ils sont moralement obligés et ils devront l’être judiciairement, à dédommager les peuples lésés. La condamnation devant une justice régulière s’impose, et avec la condamnation, le châtiment, puis une insatisfaction qui demeurera toujours loin de l’énormité de la dette.
Et nous conclurons avec l’abbé Louis Rouzic, le droit des gens si outrageusement violé demande réparation.
Si c’est l’heure de la justice, c’est aussi, c’est surtout l’heure de la Charité – Charité envers les morts en priant pour eux – Charité envers les vivants en les aidant chacun de notre mieux.
Cette double forme de la charité s’est déjà exercée. Plusieurs fois le Saint-Sacrifice de la Messe, à la demande des uns ou des autres a été célébré pour le repos des âmes de Charles Jolly et de Maurice Ferron.
La générosité aussi s’est donnée libre cours – Taizé-Aizie en tant que commune et comme paroisse a été la première à venir en aide à ses sinistrés – Une quête faite à l’église, sans cependant avoir été annoncée a rapporté 6.000 francs. Monseigneur l’Evêque d’Angoulême a fait parvenir une généreuse offrande de 10.000 francs. La société la Cigale de Ruffec a contribué largement pour une somme de 5.000 francs au soulagement de la misère. Les enfants des Adjots ont versé le bénéfice d’une séance récréative. Les diverses paroisses, enfin des doyennés de Ruffec et de Villefagnan, par des quêtes sont venus en aide à leurs frères malheureux.
Ce sont Ruffec et Condac, 5.730 fr., Les Adjots, 2.750 fr., Bioussac, 1.860 fr., Saint-Gourson avec ses annexes, Couture, Saint-Sulpice, Poursac, et Saint-Georges, 1.750 fr., Moutardon, 2.200 fr., Nanteuil et ses binages, Aizecq, Pougné, Messeux et Saint-Gervais, 1.500 fr. Puis Villefagnan et Brettes, 1.000 fr., Courcôme avec Raix, Tuzie et Villegats, 2.160 fr., Embourie avec ses annexes Empuré, Longré, Paizay-Naudouin et Theil-Rabier, 1.970 fr., La Faye avec Les Plants, Saint-Martin-du-Clocher, Bernac et La Chévrerie, 3.650 fr., La Forêt-de-Tessé, La Magdeleine et Villiers-le-Roux, 850 fr., Londigny et Montjean, 2.570 fr., Salles, 500 fr.
Que tous trouvent ici l’expression de notre gratitude. Dieu saura s’en souvenir.
Et avec l’heure de la justice et de la charité, ce sera toujours l’heure du souvenir. Un monument que le comité chargé de l’ériger voudra, simple mais beau, donc émouvant, un monument qui dira quelque chose, qui parlera à la fois aux yeux et à l’âme, rappellera qu’ici était le village de l’Isle, détruit le 28 août 1944, par la fureur teutonne, il a été rebâti par la générosité française.

Conclusion

Après avoir écrit ces quelques lignes, j’éprouve un doute. Ce n’est pas dans un esprit de haine que j’ai raconté ces faits douloureux. Ce n’est pas davantage pour exciter un désir de vengeance.
La haine…La vengeance…Ce n’est pas chrétien…Ni non plus français…
Ces lignes n’ont d’autre prétention que de sauver de l’oubli deux victimes: Un jeune père de famille, un vieillard. Elles ont aussi pour but de conserver le fidèle souvenir d’un petit village de chez nous, saccagé, incendié, duquel il n’est resté que des tas de pierres noircies. Elles se proposent enfin de montrer jusque dans quelles aberrations peut descendre un peuple sans foi.
En terminant qu’il me soit permis d’émettre un voeu. C’est que plus jamais pareille chose abominable ne se revoie sur la terre. Pour cela que le peuple comme les individus entendent et comprennent la grande parole du Christ: “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés”.
Abbé  H. Trarieux.
Curé de Taizé-Aizie
Imprimatur.
Angoulême, le 12 Mai 1945
Jean-Baptiste Mégnin
Evêque d’Angoulême
Voici le témoignage de M. Cherprenet, instituteur, sur les événements qui se sont déroulés dans la commune de Taizé-Aizie en 1944:
“La période de la libération a été marquée par des faits saillants qui se sont succédés à un rythme croissant et qui ont mis les nerfs à rude épreuve.
Dès le début de 1944, les sabotages de la voie ferrée Paris-Bordeaux se multiplient. Des détachements FFI viennent dans notre commune pour des coups de main contre les troupes d’occupation. C’est d’abord un groupe de la Vienne, ensuite c’est le groupe Foch qui séjournera souvent dans notre commune pour aller surprendre les troupes ennemies sur la route nationale.
Le 24 juillet, un jeune cultivateur est arrêté par les Allemands et les miliciens. La veille, il a hébergé deux hommes qui lui ont déclaré vouloir s’enrôler dans la résistance et qui lui demandent des renseignements pour arriver à cette fin.
A la suite de cette arrestation, une quarantaine de jeunes gens et de jeunes hommes rejoignirent les troupes de la résistance.
Le 19 août, les troupes allemandes, qui comprennent de nombreux Hindous, venant de Ruffec par toutes les directions, envahissent notre bourg et visitent toutes les maisons. Ils s’emparent de quatre automobiles. Ils ont fait main basse également sur des montres et des volailles.
Cependant, aucun maquisard n’est tombé entre leurs mains. La veille, un détachement de la résistance avait séjourné à Taizé-Aizie. Un de leurs camions avait été dissimulé sous le préau de l’école et n’avait été emmené que quelques heures avant cette incursion allemande. C’est un miracle qu’aucun maquisard n’ait été pris ce jour-là.
Le même jour, Mangane Antoine, employé à la S.N.C.F. au passage à niveau de Chantemerle, père de sept enfants, qui avait invité les soldats de l’axe gardant la voie ferrée à rejoindre le maquis, fut arrêté. Emmené par la route de Ruffec, on n’a jamais trouvé trace de lui après son passage dans cette localité.
Après le départ de Monsieur Mangane, les allemands, qui recherchent les maquis, veulent faire parler Madame Mangane. Ils la brutalisent et la mettent en joue sous les yeux de ses enfants. Ils mettent à sac sa maison. Mais Madame Mangane ne fournit aucun renseignements.
Le 28 août 1944, au Pont de l’Isle, dès l’aube, un détachement allemand: I F K O W I C H N° 22 446, venant de Ruffec et se dirigeant vers Poitiers, est obligé de stopper pour franchir la Charente sur le pont partiellement détruit par les maquisards. Un groupe de la résistance dans lequel sont plusieurs jeunes gens de notre commune, posté dans les coteaux qui dominent la vallée, ouvre le feu. Les Allemands ripostent. Bientôt, le maquis, inférieur en armement, se replie sur le bourg de Lizant.
Les Allemands, furieux, lancent des grenades incendiaires sur les maisons bordant la route. Dans l’une de ces habitations, on trouvera les restes calcinés d’un vieillard presque impotent, Charles Jollit.
Ensuite, ils se sont répandus dans le hameau, tirant sur les malheureux habitants qui n’ont dû leur salut qu’à un brouillard assez opaque, incendiant les habitations, les écuries, les granges.
Quelques habitants ont voulu essayer de revenir chez eux pour sauver quelques objets, mais ils ont dû fuir sous le feu des fusils. Quand ils ont pu revenir, vers midi, ils n’ont trouvé que des ruines fumantes et seulement quelques menus objets que les barbares n’avaient pas emportés: un mouchoir, un porte-monnaie. Quelques animaux gisaient çà et là…
Au bord de la route, fut découvert le corps horriblement mutilé de Maurice Fairon, un cultivateur de trente-deux ans, père de trois enfants, qui avait été victime des barbares.
Fairon, surpris chez lui, fut frappé à coups de crosses et de gourdin, puis achevé à la mitrailleuse.”
De la destruction du hameau de l’Isle, voici le récit qu’a fait le jeune Roland Fairon, alors âgé de 13 ans.
“Le lundi 28 août 1944, vers six heures, je fus réveillé par le klaxon d’une automobile qui s’arrêtait en face de notre maison.
“Tout de suite, je pensais au pont que le maquis avait fait sauter la veille pour la deuxième fois.
“A ce moment, maman, visiblement affolée, entra en coup de vent dans notre chambre: “Vite, levez-vous, les Allemands sont arrivés!” Mes deux petites soeurs, réveillées en sursaut, et moi nous nous habillâmes rapidement dans la demi-obscurité. Mes galoches à la main, je courus à la cuisine, près de la cheminée où papa achevait de lacer ses brodequins.
“Maman, qui était allée aider mes soeurs à s’habiller, vint se placer près de nous. Mes soeurs se blottirent contre le lit de mes parents. Dans le silence angoissant qui nous étreignait, nous entendions distinctement des cris et des bruits de bottes. Soudain, un coup de feu nous fit sursauter, puis la fusillade crépita de tous les côtés.
Un coup de canon fit sauter les vitres de notre maison qui s’écroulèrent avec fracas et fit tomber de larges morceaux de plâtre. Bientôt, en miaulant, une balle frappa le dressoir placé en face de la fenêtre et brisa une assiette qui vola en éclats. Les Allemands tirèrent encore six coups de feu à travers notre fenêtre. A quatre pattes, nous nous réfugiâmes dans notre chambre à coucher. Là, nous ne devions pas attendre longtemps; des heurts violents ébranlèrent notre porte. Mon père tira le verrou et des brutes en habits verts se précipitèrent dans notre demeure. Elles nous firent sortir sous la menace de leurs armes dont nous sentions souvent le canon dans nos côtes. Ils nous conduisirent en direction de la route, nous obligeant à tenir nos bras levés.
“A ce moment, nous aperçûmes de hautes flammes et une épaisse fumée qui s’élevaient d’une extrémité de notre pailler contre lequel notre voisine, la mère G…, était adossée, inconsciente du danger qu’elle courait. Arrivés à la barrière de notre cour, je vis une mitrailleuse braquée dans notre direction. “Ils vont nous mitrailler comme à Oradour!” pensai-je. Mais non, nous passâmes à côté du terrible engin. Sur la route, à notre vue, les Allemands se mirent à parler avec animation, nous regardant d’un air féroce. Enfin, ils conduisirent mon père près de la haie qui borde la route, entre deux camions, et ils nous firent comprendre que nous devions partir. Trouvant que nous n’exécutions pas assez vite cet ordre, un soldat brandit son fusil comme une masse et nous montra, de sa main restée libre, la route jonchée de douilles qui roulaient sous nos pas.
“Terrorisés, ne sachant où nous réfugier, nous partîmes. Nous nous arrêtâmes au “Moulin de l’Isle”, d’où Monsieur B… nous conduisit chez notre tante, au village du Chadeuil. A midi, nous apprîmes que tout notre village était brûlé.
“Ce n’est que le lendemain qu’on vint nous prévenir que mon père avait été fusillé après avoir été sauvagement martyrisé et déchiqueté par les barbares déchaînés.”
Tel est le témoignage accablant d’un enfant. Une stèle s’élève à l’endroit où furent martyrisés Maurice Fairon et Charles Jollit.

L’embuscade de l’Isle, d’après Jean Queron dans son livre : “Maquisards et Soldats”

Depuis le 24 août, de grosses concentrations allemandes, notamment des Hindous, étaient signalées à Ruffec, à Saint-Saviol. Le volontaire Quéron Guy recueillant des renseignements près des agents de la S.N.C.F., le P.C. d’Asnois avisait l’Etat-Major de la présence de trains de troupes et de munitions dans ces deux gares pour faire intervenir l’aviation, et c’est ce qui se produisit. Alors, l’ennemi commença à brûler son matériel, et certaines unités firent exploser leurs munitions. Puis, par groupes de 150, 200, 500 hommes et davantage, ils cherchèrent à gagner le nord en partant de Ruffec ou de Saint-Saviol pour atteindre Civray.
Le 26, à la cote 147, près de Civray, une colonne ennemie de cent cinquante soldats fut mise en déroute par le maquis Bayard, Section Artaud. Les Allemands abandonnèrent deux canons, un 88 D.C.A. et un 77, une citerne de cinq mille litres d’essence, des munitions, quatorze morts, onze prisonniers. Il brûlèrent leurs camions.
Une concentration étant signalée à Saint-Saviol, la section Etienne part renforcer le Groupe Bayard. Une colonne ennemie étant signalée à Romagne, le Lieutenant Pasquet va prêter main-forte au groupe Martial.
Enfin, deux groupes de la Section Rogez partent au Pont de l’Isle, sur la route de Ruffec à Civray, et, obéissant aux ordres reçus, ne font que partiellement sauter le pont. Rogez monte ensuite une embuscade dans le but d’empêcher l’ennemi de monter vers Civray, et il étudie minutieusement tous les plans de feux que peut donner une section de quarante- cinq hommes, car l’Adjudant Berseget est venu se joindre à lui avec dix hommes.
………………………………………………………………………………………………………………………
Le 28 août au matin, vers 5 h 30, le capitaine Rogez tenant le pont de l’Isle, entend de nombreux ronflements de moteurs venant de la direction de Ruffec. Toute la section est immédiatement aux emplacements de combat. Un groupe, face au pont, sur la colline, prend ce dernier en enfilade. Un 2e groupe prend le pont, par le travers, et est abrité derrière un mur de pierres sèches, tout près d’un ruisseau qui longe la rivière “la Charente”. Rogez a commandé à tous de ne tirer qu’à son coup de carabine. Un brouillard assez intense cotonne sur la rivière et la vallée. L’ennemi approche. Le convoi s’arrête au pont. On peut le franchir à pied. Des voix gutturales hurlent des commandements. On distingue les silhouettes casquées des Allemands. Ils se pressent, nombreux, aux abords du pont, se plient en deux, avançant, avançant toujours. Ils tiraillent, mais c’est un tir désordonné car ils ignorent où est l’adversaire. Ils sont maintenant tout près du mur, les coeurs battent. Rogez tire un coup de carabine, et de toute part c’est l’enfer. Un feu terrible est déclenché par les nôtres, sur les objectifs définis à l’avance, et qui correspondent aux emplacements occupés par l’ennemi sur le pont et sur la route. F.M., bazooka font merveille.
La riposte fléchit, et Rogez pense à juste titre que son feu est très efficace.
Mais peu à peu la réaction ennemie s’amplifie. Des canons de 25 nous arrosent. Le feu s’étale, s’allonge sur la route, et, de ce fait, notre Officier se rend compte qu’il a en face de lui une force importante.
L’ennemi met en action des mortiers auxquels Rogez ne peut riposter, et pour cause, le Maquis n’en a point. La bagarre dure quarante-cinq minutes sans que l’adversaire obtienne le moindre avantage. Mais les munitions des nôtres s’épuisent, l’ennemi tente de déborder la position, et Rogez, prudemment, se replie, par échelons, vers Lizant.
FIN

a suivre : Postface