40 ans après le dĂ©but de la RĂ©volution de 1789, en dĂ©pit de l’idĂ©al sous-tendu par la dĂ©claration des Droits de l’Homme qui aspirait Ă dispenser les rudiments du savoir scolaire Ă l’ensemble des citoyens, l’enseignement de cette Ă©poque souffrait d’un dĂ©ficit de maĂ®tres chargĂ©s de transmettre les connaissances de base aux rejetons de la RĂ©publique.
De RĂ©volution en Restaurations, de Monarchies en RĂ©publiques passant par les sas fastueux de l’Empire, l’Ă©cole pour tous, avait Ă dĂ©passer ces poussĂ©es successives oĂą montait, Ă chaque crise, ce dĂ©sir puissant de fonder un système d’enseignement ayant pour but non seulement d’instruire avec les rudiments du savoir que sont la lecture l’Ă©criture et le calcul mais surtout de prĂ©parer de jeunes Ă©lèves Ă leur vie d’hommes Ă la fois, libres par l’esprit, et engagĂ©s par leur travail, dans l’Ă©volution de la Nation qu’ils habitent.
Vaste programme oĂą les mentalitĂ©s sont encore imprĂ©gnĂ©es par une conception de l’enseignement que seuls Ă©taient reconnus apte Ă dispenser les clercs imprĂ©gnĂ©s de la religion catholique. La laĂŻcitĂ© qui investira ultĂ©rieurement l’Ă©ducation nationale, bien que germant dans l’idĂ©al rĂ©publicain, Ă©tait encore bien loin dans les mentalitĂ©s et les pratiques attenantes Ă la formation scolaires, Ă la fin de ce premier tiers du XIXe siècle.
Il en demeure que la prise de conscience des autoritĂ©s en place, en considĂ©ration de l’Ă©tat de la mission scolaire au lendemain de la rĂ©volution de 1830, pousse les tĂŞtes pensantes de cette Ă©poque Ă se pencher sur les fondements de l’enseignement pour tous et a pour premier souci celui de la formation des maĂ®tres.
Mais d’abord comprendre ce qualificatif « Normale » attribué au concept « École ». L’ensemble étant reconnu de leur origine, jusqu’à nos jours, comme institutions scolaires ayant pour mission de former des enseignants. A ce début de la 4ème décennie du XIXe siècle, on a pris conscience que le rôle des maitres ne se limite pas à l’alphabétisation des élèves mais aussi par le modèle citoyen que chacun représente vis-à -vis d’eux, leur transmettre les codes d’une bonne conduite civile. A l’arrière plan de la tache scolaire se profile un rôle « politique » qui ira jusqu’à prendre une connotation militaire forte dans le dernier tiers du siècle et ce, jusqu’à l’avènement de la première guerre mondiale, dans le suivant. Dès lors, ces maîtres de l’école publique sont considérés, et même désignés comme les « Hussards de la République ».
Ainsi l’école normale, dispensatrice d’un savoir « normal » par le biais d’une pédagogie « normale » (normalisée), l’est surtout en égard du concept « norme » indiquant ce qui est acceptable civilement, et patriotiquement et avant la lettre, ce que de nos jours, nous entendons comme étant « politiquement correct ».
En 1828, On dénombre, en France, seulement quatre Ecoles Normales, formatrices d’instituteurs dans les villes de Strasbourg, dans le Bas Rhin, de Helfedange, en Moselle, de Bar-le-Duc dans la Meuse et de Rouen dans la Seine-Maritime.
L’idée d’écoles spécifiques pour former des enseignants va se renforcer suite à la circulaire du ministre de l’instruction publique, Antoine François Henri Lefebvre de Vatimesnil (1789-1860), proclamation, en date du 6 Avril 1828, incitant les recteurs d’académie à créer dans chacune de leur circonscription, un établissement destiné à former des maîtres d’écoles s’inspirant du modèle qu’il cite en référence : l’Ecole Normale de Strasbourg.
La loi Guizot du 28 Juin 1833 : « Tout département sera tenu d’entretenir une école normale primaire, soit par lui-même, soit en réunissant à un, plusieurs départements voisins », renforcera cet essor fondateur d’Écoles Normales et l’académie de Poitiers sera une des premières à répondre à cet appel, mettant en place dès 1834 son Ecole Normale dans les locaux du Doyenné de la Collégiale Saint-Hilaire, des lieux encore bruissant de toute une culture imprégnée de l’érudition des personnalités cléricales l’ayant habité depuis sa fondation, en 1520, par Geoffroy d’Estignac évêque de Maillezais qui demeurait au monastère de Ligugé.
C’est en 1831 que se concrétise le concept d’une école de formation des maîtres sous la forme d’une école mutuelle communale, suite à la demande du Préfet au Maire de Poitiers. Au mois d’Août de cette année là , c’est un certain Leblond, déjà appréhendé pour diriger l’école communale de Châtellerault, qui prend le poste de directeur de cette école mutuelle, sise dans les bâtiments conventuels qu’avaient occupés des Sœurs grises des Pénitentes avant la Révolution. Leblond assure la direction de l’école primaire mutuelle et par extension, de l’école modèle d’enseignement mutuel dite ensuite école normale. Au cours des premiers mois qui suivirent la fondation de cet établissement scolaire à double fonction, les relations entre Leblond, le Préfet et le Maire se dégraderont jusqu’à la rupture entre ces parties à cause des problèmes récurrents d’intendance liés à la viabilité des lieux et des soucis d’ordre économique résultant de l’entretien des locaux, de l’équipement des classes et des dédommagements tenant au logement de fonction attribué au directeur.
Cette première année d’existence de l’Ecole Normale marquée par les tracasseries administratives déboucha donc sur le congé de Leblond qui, fort injustement, fut remercié de la plus vive façon. On s’empressa donc de trouver un nouveau directeur pour lui succéder.
Le jeu des relations entre les préfets de départements voisins, favorisa la candidature de Jean-Baptiste Maynard né à Charroux en 1785, alors en poste comme instituteur à Melle, pour remplacer Leblond à la direction de l’Ecole Normale de Poitiers.
Maynard, personne volontaire et méthodique, eut à cœur de réorganiser les deux écoles. Son expérience dans le domaine de la pédagogique lui permet de se placer comme interlocuteur de poids face à l’administration qui l’emploie. Ce que n’a pu obtenir son prédécesseur, lui, le réalise en planifiant les besoins par ordre de priorité.
Son efficacité de gestionnaire complétée par ses talents de pédagogue, font qu’il instruit, le jour, les élèves de l’école primaire en utilisant la méthode mutuelle et instruit le soir les élèves maîtres. Devant assumer toutes les charges qui incombent à sa fonction, il s’adjoint d’autres bons enseignants pour dispenser ce savoir spécifique. A ce titre, avant la lettre, il est un excellent DRH…
Sa grande disponibilité, son engagement pour la cause, contribuent à lancer efficacement et définitivement la formation des maîtres dans le département.
CrĂ©ation d’un internat – Face Ă la commission de surveillance de l’Ecole Normale et du recteur en relation avec le prĂ©fet, Maynard dĂ©fend avec brio la nĂ©cessitĂ© de crĂ©er un Internat. En AoĂ»t 1834, il Ă©crivait :

« Lorsqu’on me confia la direction de l’Ecole Normale de Poitiers, elle n’était composĂ©e que d’élèves externes. Après quelques mois d’existence, je me hâtais de signaler Ă l’administration les inconvĂ©nients qu’il y avait Ă maintenir l’établissement sur un tel pied. Je dĂ©montrais la grande nĂ©cessitĂ© qu’il y avait d’interner les Ă©lèves maĂ®tres, que leur moralitĂ© et leur instruction ne pourraient qu’y gagner, tandis qu’externes et abandonnĂ©s Ă eux-mĂŞmes, ayant toutes les facilitĂ©s pour se dissiper, ces jeunes gens pouvaient, en un seul jour perdre le fruit de huit journĂ©es de travail opiniâtre car il m’était bien difficile d’exercer sur eux une surveillance convenable. En consĂ©quence, je priais la commission d’engager fortement Monsieur le PrĂ©fet Ă demander au gouvernement l’ancien bâtiment du DoyennĂ© pour y Ă©tablir un pensionnat »
Sur ces deux souhaits Maynard reçut le soutien de la commission et du recteur. Par le jeu du courrier échangé entre le recteur, le préfet et le ministre, le Doyenné attribué au département fut mis à disposition de Maynard pour y établir son internat.
Le Conseil Général allait entreprendre les travaux nécessaires pour adapter ces locaux à leur nouvelle affectation. Une somme de 2000 F fut attribuée pour équiper la partie réservée à l’hébergement des élèves maîtres.
Que ce soit sur le plan de la discipline, sur celui de la pédagogie et des matières au programme, Maynard eut à cœur que cette formation de maîtres soit rigoureuse, complète et dispensatrice d’humanisme. Il fut un directeur attentif au développement de ses élèves autant qu’à leurs besoins, juste également, en rendant accessible cette formation aux plus démunis venant des campagnes à l’entour et qui manifestaient leur soif d’apprendre, ou en sanctionnant ceux qui ne suivaient pas, avec le sérieux requis, le cursus imposé.
L’ École Normale de Poitiers lui doit d’avoir mis en place, Ă cĂ´tĂ© d’une scolaritĂ© courante, un programme spĂ©cifique pour dĂ©velopper les capacitĂ©s d’enseigner, cours de pĂ©dagogie qu’il assumait lui-mĂŞme, de s’être entourĂ© de professeurs de qualitĂ©, d’avoir créé une bibliothèque consĂ©quente qui s’enrichissait rĂ©gulièrement d’ouvrages classiques et scientifiques, et d’avoir introduit une formation obligatoire en agriculture car les futurs maĂ®tres, pour la plupart, Ă©taient appelĂ©s Ă professer en milieu rural Ă proximitĂ© d’une population vivant du travail de la terre.
En outre, il créa un journal départemental « Le Moniteur des Écoles »  pour prolonger l’information et la formation des maîtres après leur sortie de l’École Normale… constituant en quelque sorte ce qu’aujourd’hui, nous appelons une formation continue.
Voué à la cause et excellent animateur de conférences où il retrouvait ses anciens élèves, un jour, il lança l’idée d’une société de secours mutuels pour les instituteurs communaux et privés du département. Mutuelle aux cotisations échelonnées selon les revenus de chacun permettant d’attribuer des fonds de secours aux maitres dans le besoin et, dans les cas graves, à leurs veuves et à leurs orphelins. Il fut un précurseur dans ce domaine, un initiateur qui fit école car de nombreuses associations à caractère mutualistes se firent jour par la suite.
Jean-Baptiste Maynard exerça pendant 20 ans, il fut un formateur de talent, vivement apprécié par ses supérieurs, ses pairs et surtout par ses élèves qui ne manquaient pas de le remercier et de garder le contact avec lui quand, à leur tour, ils devenaient enseignants. Les courriers recensés aux archives départementales de la Vienne sont remplis de louanges dithyrambiques tels que :
« Le jour de la Saint-Jean, jour de votre fête et jour mille fois mémorable pour moi, Saint Jean-Baptiste, votre illustre patron, a laissé des traces de vertu dans lesquelles vous persévérez depuis si longtemps, je le prie pour qu’il intercède auprès de Dieu afin que vous restiez longtemps parmi nous. »
Au-delà de ces louanges, si ce ne fut un saint, Jean-Baptiste Maynard, dans nos mémoires, demeure l’enfant du pays que, de nos jours, on ne devrait pas manquer de citer en exemple, ne serait-ce que pour raviver la confiance dans cette merveilleuse institution qu’est l’École de la République …
S’instruire est un plaisir, Enseigner, une grâce …





Merci, chère Madame Durand-St-Omer pour ces précisions.
En effet, dans son livre, Monsieur AndrĂ© Sapin met surtout l’accent sur l’histoire de la formation des maĂ®tres d’Ă©coles et n’Ă©voque, celle des institutrices, seulement qu’Ă travers quelques anecdotes oĂą les normaliens, lors de leurs sorties, s’organisent pour rencontrer leurs homologues, jeunes filles de l’Ă©cole normale, rue Jules Ferry, au grand dam de leurs formateurs…
Autre particularitĂ©, Ă la fin de ce livre, la longue liste de tous les Ă©lèves, Ă©tablie en 2003 par Monsieur Gilbert Fradet, parue dans un numĂ©ro hors sĂ©rie de « la Normalienne » est exclusivement masculine…
Pourtant c’est un nombre toujours croissant d’institutrices formĂ©es Ă l’Ă©cole Normale qui a, tout autant que celui de leurs homologues hommes, honorĂ© l’École de la RĂ©publique. Je me souviens de nombreuses maĂ®tresses d’Ă©cole m’ayant fait la classe Ă moi, puis Ă mes enfants, talentueuses enseignantes et dĂ©vouĂ©es pĂ©dagogues…
L’Ecole Normale de filles fut créée , Ă Poitiers en 1887 et devint une Ecole Normale mixte le 15 septembre 1979 !!