***Extrait de la monographie : » Taizé-Aizie » de l’Abbé Jacques ***
Lundi 28 août 1944
Comment partiront-ils? Au cours des quatre longues années d’une vexante occupation, c’est la question alarmante qui hantait tous les esprits.
Comment ils sont partis, ces quelques lignes vont vous le dire.
Le village de l’Isle.
L’Isle, appelé aussi l’Isle aux Moines, sans doute parce qu’autrefois les religieux du prieuré d’Aizie y possédaient quelques biens, était un coquet village situé sur la commune de Taizé-Aizie, à l’extrémité nord du département de la Charente. L’Isle, il faudra désormais écrire ce nom en lettres rouges, rouges du sang versé, rouges des incendies allumés.
Lorsque le voyageur quittait Ruffec en direction de Civray, aussitôt dépassé le village de Chauffour, un joli site se montrait à ses yeux – une petite Suisse, l’a-t-on appelé quelque fois. – Un paysage enchanteur, panorama de rêves, a dit le poète. L’Isle, en effet, étalait ses maisons de part et d’autre de la route nationale de Ruffec à Civray.
Ses jardins pleins de fleurs, ses vergers pleins de fruits, dévalaient en pente douce vers la rivière la Charente. Un pont trapu comme tous les vieux ponts de pierre, d’une seule arche, aux soubassements énormes, démarquait les deux départements de la Charente et de la Vienne.
Ses habitants, au nombre de 28, étaient répartis en 6 maisons. Au moeurs paisibles, ils vivaient honorablement du fruit de leur travail; certains jouissaient d’une tranquille retraite.
Les faits
Les macabres renseignements ne manquent pas pour illustrer ce récit.
Voici les faits. Nous les exposons dans la plus grande brièveté et en toute simplicité. Ils se suffisent amplement à eux-mêmes. Tout commentaire serait superflu.
Le lundi matin 28 août 1944, au petit jour et au travers d’un brouillard très épais, un détachement allemand traverse Ruffec en direction de Civray. Il est précédé d’un peloton cycliste. Arrivé au village de l’Isle, le pont qui enjambe la Charente et sépare les deux départements avait été saboté. Alors l’inévitable devait se produire. Les premiers cyclistes s’arrêtent, ils font demi-tour et ils se ruent, terribles, sur le village innocent et encore endormi. C’est le réveil brutal des habitants. Personne ne peut rien emporter. Tous ne pensent qu’à s’enfuir.
Quelques personnes, des femmes, des enfants, cherchent à se cacher, terrés, pensant échapper au danger. Mais il leur faut sortir.
D’autres, parties, essaient de revenir, de sauver quelque chose. Force leur est de tout abandonner.
Et voici les deux victimes.
Charles Jolly, 76 ans, presque infirme. Comme ses jambes lui refusaient tout service, qu’il ne pouvait s’enfuir assez vite, brutalement, croit-on, il fut repoussé à l’intérieur de sa maison en flamme. Il y sera consumé vivant. Plusieurs jours après on retrouvera l’emplacement de son corps, près de son foyer, non loin d’une fenêtre. Et quand, aussi doucement que possible, on écartera les cendres, parmi les pierres calcinées, on réunira quelques ossements que deux mains d’enfant auraient pu contenir sans peine.
Les restes de Charles Jolly, déposés dans une caissette, ont été portés à l’église pour être ensuite ensevelis dans la tombe de famille, à côté de ses parents.
Charles Jolly était un vieillard.
La seconde victime, Maurice Ferron, n’était âgé que de 38 ans. Marié, il était père de trois enfants, un garçonnet de 13 ans et deux petites filles de 12 et 10 ans. Arrêté, il fut conduit de l’autre côté de la route, face à sa demeure, le long d’une haie. Sans aucune défense, il fut sauvagement fusillé. Et c’est là qu’on retrouvera son corps affreusement mutilé.
Le mercredi 30 août, après la cérémonie religieuse célébrée en l’église de Taizé-Aizie, son corps sera inhumé dans le cimetière communal. Après la cérémonie funèbre, près de la tombe ouverte, face au cercueil, recouvert à profusion de fleurs et de couronnes, M. Albert Lamit, maire, a prononcé une émouvante allocution.
Devant ces deux tombes, celle du vieillard, celle du jeune père de famille, comme alors nous nous sentions tous frères, nous nous sentions tous unis.
Et vous tous qui les pleurez encore, et qui gémissez sur tant de ruines accumulées, ayez confiance. Vos morts ne sont pas morts, non. Ils sont vivants, bien vivants, dans un autre monde, dans un monde meilleur. C’est ici le lieu de rappeler les beaux vers du poète:
“ Est-il vrai qu’ils aient perdu leur regard
“ Ces yeux. Non, non, cela n’est pas possible
“ Ils se sont tournés quelque part
“ Vers quelque chose d’invisible.”
Et de fait de leur éternité, car il y a une éternité, nos morts nous voient, ils veillent sur nous. Qu’ils veillent aussi sur ce pays pour lequel ils sont morts et qu’ils sauvent la France.
Et aujourd’hui que reste-t-il de ce qui était le village riant de l’Isle aux Moines? Rien. Tout a été abattu, fauché, dévasté par la fureur de l’ennemi.
En ce jour du 28 août, les familles errantes allaient sans savoir où elles pourraient trouver un asile. Il ne leur restait plus rien. Certaines savaient morts – et de quelle mort – ceux qu’elles avaient aimés. Menacées elles-mêmes, elles avaient vu incendier ou renverser la maison où s’étaient écoulés leurs meilleurs jours et où leurs ancêtres de génération en génération avaient vécu.
Elles avaient vu emporter ou briser jusqu’aux derniers vestiges de ce qui leur rappelait leur foyer et leur bonheur, ces simples objets “objets inanimés qui semblent avoir une âme” et auxquels on tient tant. Elles n’avaient plus rien. Tout leur avait été enlevé, au milieu de scènes, dont les yeux frappés d’épouvante, reverront toujours l’horreur. Pour ces familles “tout aujourd’hui n’est que cendres sur le sol noir et dans leur coeur.”
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Conclusion
Après avoir écrit ces quelques lignes, j’éprouve un doute. Ce n’est pas dans un esprit de haine que j’ai raconté ces faits douloureux. Ce n’est pas davantage pour exciter un désir de vengeance.
La haine…La vengeance…Ce n’est pas chrétien…Ni non plus français…
Ces lignes n’ont d’autre prétention que de sauver de l’oubli deux victimes: Un jeune père de famille, un vieillard. Elles ont aussi pour but de conserver le fidèle souvenir d’un petit village de chez nous, saccagé, incendié, duquel il n’est resté que des tas de pierres noircies. Elles se proposent enfin de montrer jusque dans quelles aberrations peut descendre un peuple sans foi.
En terminant qu’il me soit permis d’émettre un voeu. C’est que plus jamais pareille chose abominable ne se revoie sur la terre. Pour cela que le peuple comme les individus entendent et comprennent la grande parole du Christ: “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés”.
Abbé H. Trarieux.
Curé de Taizé-Aizie
Imprimatur.
Angoulême, le 12 Mai 1945
Jean-Baptiste Mégnin
Evêque d’Angoulême
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